Ron Querry. Des mocassins brodés de perles bleues

Une soirée, comme une autre, avec un animateur aux « blagues vraiment ringardes », comme il y en a beaucoupUne blague comme celle-ci :« Comment les Navajos vous disent qu’il est l’heure d’aller au lit ? (…) Hit the hay. (Va te coucher) ». Vous n’avez pas compris ? Moi non plus. Pourtant, « ça a fait beaucoup rire,assure Gracie, la narratrice de ce roman. Sauf que bien sûr, « si vous ne connaissiez pas le célèbre salut navajo « yah-ta-hey », vous ne pouviez pas comprendre. ». S’exprime ici à travers la voix de sa jeune narratrice, et à bien d’autres moments du roman, la conscience de l’auteur (Ron Querry, descendant du clan Sixtown de la tribu Choctaw, Oklahoneli) de s’adresser à un lectorat qui n’est pas d’origine amérindienne. La volonté, peut-être, en choisissant de placer son intrigue en territoire navajo par le biais du genre populaire du roman policier, de faire œuvre de passeur.

Ses personnages de Texans pur-souche sont, à cet égard, assez emblématiques de la position des Américains : entre intérêt quasi scientifique (celui de Starr, ancienne mannequin qui crève de solitude dans son ranch d’apparat) et mépris un peu raciste, et en tout cas classiste, d’un chanteur de country mal dégrossi. Loin du folklore et des attrapes-rêves vendus sur le bord d’une route 66 déchue de son mythisme, le romancier évoque un tissage complexe de cultures et de traditions, et décrit également avec documentation et force précision la situation socio-économique des amérindiens de cette partie-là du grand Ouest. Évoque, surtout, les vagues de féminicides des amérindiennes aux États-Unis ou des autochtones au Canada.

Comme pour distraire son lecteur de l’enténèbrement progressif de son récit, Ron Querry mêle d’abord la lumière à l’ombre. La magie qui guérit de celle qui a le don de « La-Main-Qui-Tremble »à l’autre magie, terrible, qui tue d’un mot (d’un nom indien secret prononcé, « Pluie-Du-Matin »). A l’alcool et à la fureur de vaincre d’Anderson les parenthèses radieuses, bien loin de la réserve, que ses déplacements pour les rodéos donnent l’occasion de vivre à sa jeune épouse Bernadette et à la petite sœur de celle-ci, Gracie. Dès lors, comment ne pas être frappé, aussi averti soit-on (et on l’a été, puisque le roman s’ouvre presque sur les mots « Bernadette est morte »), par la description de la scène macabre, qui elle n’arrive qu’à la fin du roman ? Magma de boue et de sang, gâchis d’une robe de parade richement brodée. Un petit chien gisant à côté du mocassin perlé de bleu de Bernadette, ses intestins (au petit chien) répandus et gelés dans une flaque d’eau, ses yeux (à Bernadette) désormais plus gris que jais. 

La lumière vacille, s’éteint. Seule demeure la dure lucidité d’un roman qui ne fait pas l’économie de la sociologie – parce qu’ici, elle sert le propos du roman noir.

Des mocassins brodés de perles bleues(The Death of Bernadette Lefthand), de Ron Querry, traduit de l’anglais (États-Unis) par Danielle Laruelle, Éditions du Rocher, 360 p., 19,90€.