Sarah Gysler. « Petite » de par le vaste monde

Sarah Gysler

Sarah Gysler

Elle était triste, Sarah, d’une tristesse violente et trop immense pour être contenue dans les vallées vaudoises. Alors elle a fait tourner la mappemonde. A l’aveuglette, elle y a posé l’index : ce fut la Laponie. Et Sarah Gysler a tout simplement emmené sa peine se faire voir ailleurs. Auto-stoppeuse en solitaire sans le sou, la jeune globe-trotteuse livre ici le journal de bord de son premier périple.

Dans ce récit autobiographique, elle raconte son enfance émaillée par le divorce de ses parents et la maladie de son père, et le prix qu’elle accordait déjà, dans la cour de récré, à sa solitude. Elle dessine l’autoportrait franc et plein d’autodérision d’une jeune fille complexe et hyper-émotive à qui le « rigorisme d’une horloge neuchâteloise » ne convenait pas. Petite est l’histoire d’une jeune fille qui devient grande en se frottant au monde, et qui apprend dans son nomadisme planétaire ce qu’elle n’a jamais pu apprendre enracinée sur les bancs de l’école. Avoir confiance en l’autre, forte de cette théorie : les choses ne tournent mal que dans 8% des cas. « Et puis au pire on meurt », comme elle se l’est fait tatouer juste avant son départ.

Lancée sur les routes norvégiennes en direction du Cap Nord, la route défile en même temps qu’un incroyable flux de portraits par la vitre des voitures que Sarah emprunte, quand elle n’est pas cachée dans le coffre pour frauder le ferry aux îles Lofoten. Le silence et les sanglots d’un homme qui n’a pas vu sa fille depuis des années ; l’hospitalité d’un jeune norvégien qui s’est fait agresser par deux voyageurs il y a peu ; cette fille dont le sourire accueillant est un soleil : le merveilleux de la vie « voyageante », comme le dit Nicolas Bouvier, c’est que l’on ne sait jamais sur qui l’on va tomber. Et puis à d’autres moments, sur le bas-côté de la route, le pouce levé, Sarah compte ceux qui ne s’arrêtent pas. C’est elle qui le dit, c’est « son côté vache hélvète ».

Ôde plaisante et rafraîchissante à cette nouvelle génération de chemineaux façon Nus et Culottés, le récit de Sarah Gysler est à glisser dans tous les sac-à-dos, juste avant le grand saut.

Petite de Sarah Gysler, aux Editions des équateurs, 27 juin 2018, 18 euros, 190 pages.

Article paru dans L’Humanité.