Zoé Courtois Journalisme littéraire et culturel.

Mireille Gagné. Diane devenue proie

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Depuis l’opération, quelques mèches de ses cheveux ont pris une teinte roussâtre. Ses yeux, désormais assombris, se sont considérablement écartés. Mais surtout, Diane est devenue une employée modèle et infatigable. Elle travaille plus longtemps et plus efficacement, et au milieu de la nuit, quand elle s’endort enfin sur son vélo d’appartement, ses jambes pédalent toujours. Ainsi qu’elle le consigne dans son carnet de suivi post-opératoire, « plus autant besoin de dormir qu’avant. Beaucoup plus d’énergie et de vitalité. Plus de concentration. Exactement comme on le lui avait promis ». L’opération miracle ? L’introduction, dans le génome de la working girl perfectionniste, d’un gène de lepus americanus.

Dans ce fabuleux et fantaisiste premier roman autour de la dépendance au travail, la Québécoise Mireille Gagné visite le réalisme magique sur les traces d’un animal qui le connaît bien. Car Le Lièvre d’Amérique n’est pas sans évoquer l’œuvre majeure d’un des maîtres du genre : Le Lièvre de Vatanen (Denoël, 1989), d’Arto Paasilinna (1942-2018) – un superbe conte écologique inscrit dans la collection des « œuvres représentatives » de l’Unesco.

A ceci près que si le lièvre du romancier finlandais détalait vers le Nord en compagnie de Vatanen (journaliste grisonnant soudain excédé de sa vie à cent à l’heure), c’est vers de bien tristes immeubles de bureaux que le frayage du lièvre d’Amérique semble d’abord conduire l’employée de bureau. Et ce, de plus en plus tôt le matin, pour quitter son poste de plus en plus tard le soir. Totalement « aliénée », dirait Marx ; « métamorphosée », répondraient Ovide et Kafka : s’il y a un peu de ces trois-là chez Mireille Gagné, sa vérité se trouve quelque part au milieu. Le Lièvre d’Amérique n’est pas qu’une critique sociale du travail, du reste ici tout à fait opérante, mais un document précieux sur la souffrance qui peut en résulter. La Québécoise, elle-même passée par un épisode de dépression lié à ses activités professionnelles, dit avec une grande justesse, et – paradoxe génial – grâce à ce détour animal, la complexité des angoisses humaines.

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Par Zoé Courtois
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