Carl de Souza. L’odeur de la poudre et du curry vert

 

Carl de Souza

Carl de Souza

 

« Lundi, brèdes malabars (de la cour) à l’étouffée et rougeaille de poisson salé. Mardi, curry de bringelles et chevrettes sèches… ». Le menu de la cantine pour les ouvriers imaginé par Cécile Rozell, l’épouse du directeur de la sucrière au Piton à Maurice, est tout de même alléchant. Cette cantine, c’était l’idée du nouveau contremaître, William Wright, « jeune loup » aux idées résolumment modernes pour la société coloniale du début du XXème siècle.Pour Hans, le plus jeune des enfants Rozell, c’est là que cette histoire de meurtre au milieu des cannes à sucre a commencé. Elle s’étendra sur trois générations de Rozell et tout un pan de l’histoire mauricienne, de la première moitié du XXème siècle à aujourd’hui.

Carl de Souza décrit avec une remarquable finesse les stratifications sociales dans la société mauricienne au moment de la décolonisation. Propriétaires de sucrières, contremaîtres et travailleurs, ruraux et citadins : chacun est pris dans un complexe jeu de l’un et de soumission à l’autre, et l’inauguration de la petite cantine ouvrière le transforme en jeu de massacre. Elle permet à ceux qui d’habitude ne mangeaient ensemble que par effluves interposés de se croiser et de se fréquenter, de se haïr, et de s’aimer. D’ailleurs, épier les fumets venant du camp des travailleurs est l’un des jeux préférés du petit Hans Rozell. Le nez au vent, il cherche à deviner depuis la grande maison du Piton le menu des travailleurs hindous, les  « mal’bars » : « currys de dholl et faratas, brèdes mouroung et bombli… ». Cependant, après la création de la cuisine pour les ouvriers, point d’effluves exotiques lourdement chargés d’épices à débusquer, mais de subtils et imperceptibles infléchissements de caractère chez les Rozell et leurs proches. Lorraine, la sœur de Hans, d’ordinaire fade et effacée, brille d’un éclat nouveau ; William Wright donne au grand Maxime Rozell d’insolents conseils pour faire de son fils aîné et adoré un bon successeur ; à la dernière minute, sa mère laisse ses enfants aller rendre visite en ville à leur oncle sans chaperon.

Hans n’est pas le seul à scruter ses semblables… Attentif à la diversité des manières d’être et de parler, Carl de Souza donne à chaque voix une tessiture unique. Pour Hans par exemple, tout est pudeur et retenue, puisqu’« un Rozell ne dit pas ses sentiments, ne se laisse pas aller à de telles dérives, à de tels hurlements ! Un Rozell « mange son coup » en silence. » Alors, certes, un Rozell « mange son coup » ; pour autant il ne passe pas à table. Dans ce roman au suspens ciselé, long est le chemin qui mène à la confession. C’est sans doute parce que les mystères irrésolus d’aujourd’hui réveillent ceux d’autrefois, et qu’au coup de feu qui fait éclater le thorax de William Wright répondra en écho une seconde détonation. Mais a-t-on tiré ou non sur cette femme qui se tient debout, immobile et figée, dès la première ligne du roman ? La même robe d’été, portée à des dizaine d’années d’écart par deux femmes – l’une qui voulait tout donner à un homme (« tout ce qui se trouvait dans sa tête, son corps habillé de cette robe à fleurs où jouait le vent »), l’autre qui voudrait tout en recevoir – pourrait-elle délier les langues ? Au milieu des cannes à sucre et du chaos, dans la maison coloniale du Piton tremblant sous les vents furieux, seule la cuisine résistera à l’année des cyclones.

L’année des cyclones de Carl de Souza, Editions de l’Olivier, 238 pages, 18 euros.

Article paru dans L’Humanité.