Zoé Courtois Journalisme littéraire et culturel.

Mayra Santos Febres. L’empreinte d’un baiser

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Sur sa peau, l’empreinte d’un homme depuis longtemps parti demeure, rétive et indomptable. Au moment de mourir, Micaela Thorné se souvient pour oublier de cet été de chaleur écrasante et de transe hallucinée sur les routes sinueuses de Porto Rico, en compagnie du célèbre chanteur de tango Carlos Gardel (1890-1935). Nulle vie ne fut plus romanesque que celle de celui-ci, qui la réinventait sans cesse et sans peu ou prou approcher le vrai – sa mort à 44 ans dans un crash aérien en Colombie inspira d’ailleurs au romancier portugais Antonio Lobo Antunes un roman musical et furieux, La mort de Carlos Gardel (Seuil, 1994). Mais à Porto Rico dans les bras de Micaela, Carlos Gardel se dit sans ambages. C’est un des effets du « cœur de vent », énigmatique et puissant végétal que Micaela lui administre contre la maladie vénérienne qui lui fait perdre la voix.
Pour Gardel se joue cet été-là quelque chose des Mille et une nuits : parler, avant que de mourir. Confesser, pour celui qui se prétendait uruguayen, sa mère Berthe et la France. Dire la misère des ports et leurs femmes qu’on aime pour en mourir, raconter dans un dernier chant du cygne la naissance de celui qu’on surnommait « la grive ». Pour Micaela, la narratrice, ces vingt-sept nuits passées ensemble sont également l’occasion de se prononcer. Elles constituent un superbe instant tragique, envahi par l’imminence de la mort qui partout guette, où la jeune fille doit choisir entre deux destins : être guérisseuse et conserver le secret du cœur de vent, ou bien le trahir – n’est-il pas vivant ? – et devenir gynécologue, loin de Porto Rico.
En attendant, la nuit et le tango pressent les peaux l’une contre l’autre, imprimant d’invisibles et impérissables secousses dans la mémoire des corps. Ainsi que l’écriture de Mayra Santos-Febres, puissamment suggestive et volontiers sensuelle. Une écriture sismographe, qui réveille les tremblements chez Micaela devenue adulte à mesure qu’elle les enregistre : « L’écho des mots et des actions. Les réverbérations de sa voix. Comme une pierre qui tombe sur un étang et réveille les ondes endormies de l’eau ; voilà ce que je conte. ». Vaine tentative, alors, que celle de raconter pour défaire : chaque mot de la narratrice resserre au contraire les rets et fait d’elle à jamais la maîtresse de Carlos Gardel.
Et dans ce roman où elle se refuse à faire le deuil d’une amourette d’été, Micaela finit par faire le sien propre, et devenir le personnage secondaire de sa propre histoire. Une « brunette dans l’ombre ». Une silhouette fantomatique qui passe par les escaliers de service des hôtels les plus prestigieux pour aller soigner et aimer Carlos Gardel – quitte à y perdre son nom. C’est une des prouesses de la romancière Mayra Santos-Febres, que de faire un roman sans son héroïne. De donner à lire un personnage féminin extraordinaire – témoin, par exemple, des atroces campagnes expérimentales de stérilisation de masse menées sur les portoricaines, et partie prenante de l’invention de la pilule – et de nous le retirer ; d’associer au scandale de la disparition de Micaela Thorné un lecteur dont on a magistralement et cruellement aiguisé la frustration. Superbe spectacle que cette oie blanche suppliciée, qui, faute d’avoir pu se laver à temps d’un autre, meurt à elle-même sur le bûcher de ses propres mots.

La Maîtresse de Carlos Gardel (La amante de Gardel) de Mayra Santos Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo, Zulma, 320 p., 22,50€.

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