Zoé Courtois Journalisme littéraire et culturel.

Lee Maracle. Légendes et histoire autochtones

L

Dans le Canada anglophone, son nom est connu. Lee Maracle, membre de la communauté stó:lō de Colombie-Britannique (Canada), fut dès les années 1970 une pionnière de la narration autochtone. Son œuvre consacrée aux grandes luttes et menus combats des femmes issues des premières nations n’avait, en revanche, jamais été traduite en français. Ainsi, Le Chant de Corbeauque voici, précieux roman sur l’écroulement silencieux d’un peuple publié en anglais en 1993, a mis quelque vingt-sept ans à parvenir aux francophones. Fort heureusement, il est des livres qui résistent au temps.

Mythologie

En trame de fond de celui-ci, les années 1950 au Canada et l’époque dite de « l’assimilation », douloureuse pour les premières nations. Soit une série de lois liberticides qui visaient à sédentariser les Autochtones, des politiques culturelles et éducatives d’acculturation avec, notamment, la mise en place de « pensionnats autochtones » gérés avec poigne par des congrégations religieuses. Stacey, l’héroïne du Chant de Corbeau, y a heureusement échappé. Elle est sur le point de finir le lycée mixte où les populations de la réserve côtoient les Blancs de la ville voisine, et elle envisage de poursuivre ses études, ce qui est une première au village. C’est alors que survient la redoutable grippe asiatique de 1957. Avec son cortège de morts.

La romancière orchestre magnifiquement le grand chambardement des époques

Voici en fait un roman presque histo­rique – presque, car les romans historiques, en général, appartiennent aux vainqueurs. Lee Maracle, elle, écrit l’universel et nécessaire récit des vaincus. Elle orchestre magnifiquement le grand chambardement des époques, superposant çà et là la mythologie autochtone à la chronique réaliste pour rendre compte du télescopage des passés.

Prenez l’un des chants de Corbeau. Les femmes du clan du Loup, prises de pitié pour des marins esseulés, ont passé la nuit sur le navire de ces derniers. Elles en sont revenues porteuses d’un mal qui va décimer leur entourage. C’est à l’aide de ces estampes oniriques, que la romancière suspend avec grâce un peu à côté du récit, que celui-ci atteint son but. Exprimer, sans nullement faire réquisitoire, mais au contraire avec une simplicité poétique, la banalité tragique de l’histoire et sa répétition. Tout à la fois d’hier et d’aujourd’hui, les femmes du clan du Loup disent d’autres débarquements, d’autres terres, d’autres fléaux. Ceux-ci, prévient Corbeau, ont à chaque fois cette double conséquence : « Un nouveau code moral s’avérait nécessaire et la culture ancestrale mourut peu de temps après. »

La suite sur le site du Monde.

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Par Zoé Courtois
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