Zoé Courtois Journalisme littéraire et culturel.

Leanne Betasamosake Simpson. Île au trésor

L

Parler de décolonisation est un piège particulièrement retors. Un traquenard linguistique qui donne l’impression que le processus décolonial est bel et bien achevé, oblitère le fait que subsiste pour beaucoup les stigmates de ces violences impérialistes, et fait taire les voix des opprimés qui s’élèvent encore.

Il en est ainsi de celle de l’écrivaine issues des Premières Nations Leanne Betasamosake Simpson, membre de la communauté autochtone Michi Saagiig Nishnaaberg. Dans ce recueil de nouvelles poétiques d’une beauté saisissante, Leanne Betasamosake Simpson cartographie quelques lieux de l’amour. La géographie, et plus précisément la cartographie, a longtemps été le privilège des colons qui l’utilisaient pour asseoir leur domination sur les territoires. Quant à l’amour « décolonial », notion que l’auteure emprunte ici à l’écrivain américain d’origine dominicaine Junot Díaz, il s’agit d’un outil de transformation politique, capable de libérer le sujet opprimé par la colonisation ou la mémoire de celle-ci.

L’entreprise est colossale, et aurait presque une rigueur militaire sans cet immense souffle de liberté qui traverse Cartographie de l’amour décolonial : dessiner une carte des forces en présence, des destructions et des reconstructions perpétuelles des jeunes autochtones qui se cherchent, s’effleurent ou se dévorent. Représenter celles et ceux qui tournent en rond dans les rues canadiennes comme des « oiseaux en cage » – titre de l’une des plus belles pièces de ce recueil. Le résultat, lui, est édifiant. Leanne Betasamosake Simpson dresse avec une formidable audace les contours d’un archipel complexe qui témoigne de la difficulté d’aimer pour les êtres blessés. Irrévérencieuse et poétique, sa plume originale fait le choix de refuser toute verticalité (même celle, graphique, des majuscules) comme pour chercher dans le relief arrasé de ses phrases une géographie apaisante à habiter.

Cartographie de l’amour décolonial (Islands of Decolonial Love), de Leanne Betasamosake Simpson, traduit de l’anglais (Canada) par Natasha Kanapé Fontaine et Arianne des Rochers, Mémoire d’encrier, 151 p., 16€.

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