Julia Kerninon. L’amer amour de l’art

 

Julia Kerninon

Julia Kerninon

Nous aurions pu nous en tenir à habiter le rez-de-chaussée. Mais pour conquérir le ciel de nos villes, l’homme a inventé et perfectionné les ascenseurs. Selon le mari qu’Helen vient de quitter (un architecte), il en va de même dans les rapports humains : Franck Appledoore, l’ami d’enfance et amant intermittent d’Helen, n’a cessé d’utiliser celle-ci comme un élévateur, pour sa propre gloire. Et grâce à elle, il s’est hissé jusqu’aux plus hautes cimes du monde artistique, peignant des tableaux d’un magnétisme tel qu’ils pouvaient capturer pendant toute une journée celui qui les regardait. Helen a vécu avec Franck Appledoore presque toute sa vie, jusqu’au jour où les arbres normands, tant peints par Franck, perdirent à jamais leurs couleurs. Ce fut la rupture.
Deux décennies plus tard, Franck est là, debout, sur un trottoir londonien. Il s’avance pour parler. En vain : la vieille dame ne lui laissera pas dire un mot. Son tour est venu – juste retour des choses. Un renvoi d’ascenseur en somme.
Pourtant, ce n’est pas vers les hauteurs qu’elle l’emmène cette fois, mais au fond de leurs plaies, de gré ou de force. Dans Ma Dévotion, le quatrième roman de Julia Kernion, les phrases amples s’étirent, à tâton. Elles grattent, jusqu’à rouvrir les cicatrices des blessures au fil desquelles Helen avait fait « l’apprentissage de la douleur » ; elles creusent encore et encore dans le temps et dans son cœur pour en excaver toute la vérité.
La première d’entre elles est assenée sans pitié à celui qui a fini par croire à sa propre légende : « Aucun homme, Franck, n’est un héros pour sa meilleure amie. ». Helen s’adresse alors peut-être moins au vieil homme qu’elle a en face d’elle qu’à celui qu’elle avait quitté dans la forêt normande : l’artiste accompli, solaire, oublieux de ce qu’il doit, oublieux qu’elle, Helen, l’a fait. Elle lui raconte une histoire qui a couru sur près d’un demi-siècle, depuis les nuits italiennes de leur adolescence passées « à parler, à parler » jusqu’à celles où furent ourdis complot meurtrier et trahison par magazine interposé.
Et puisqu’on ne peut tirer le portrait d’un homme qu’on a tant aimé sans trembler, ni dire une vie de passion et d’abnégation d’une voix égale, l’auteure déploie celle d’Helen à travers toutes ses tessitures. La prodigieuse logorrhée, jamais monotone, fait entendre tour à tour les accents accusateurs de la colère et du ressentiment, les inflexions de la caresse amoureuse, la félicité toute allegro et puis la peine, aussi tonitruante qu’un silence peut l’être. Le portrait qu’Helen livre à Franck de lui-même est musical, et remarquablement vivant.
Comme les raisins du peintre Zeuxis que les oiseaux venaient picorer, Julia Kerninon nous fait hésiter : Appledoore a-t-il existé hors de l’esprit d’Helen? Jolie prouesse de la part de la romancière, et pourtant, aussi réaliste soit-il, ce portrait de Franck n’est peut-être pas le véritable objet de Ma dévotion. Dans ce couple extraordinaire, les créations de l’un sont habitées par l’autre, que Franck l’admette ou non : les tableaux de celui-ci « s’ils pouvaient parler diraient tout » d’Helen, ses livres à elle « ne parlent que de » Franck. Pourtant, çà et là surgissent du flot de paroles de subtiles touches qui font naître, à la manière d’un peintre impressionniste, l’autoportrait d’Helen – l’ensemble du tableau figurant ainsi deux visages emmêlés dans un baiser. Julia Kerninon l’avait établi : créer est Une activité respectable (Le Rouergue, 2017). Voilà qu’elle ajoute qu’on y est peut-être toujours deux.

Julia Kerninon, Ma Dévotion, Rouergue, 20 euros, 304p.
Publié dans “Le Monde des Livres”