Emmanuelle Bayamack-Tam. Ici-bas le paradis

Emmanuelle Bayamack-Tam

Emmanuelle Bayamack-Tam

Bien des cuisses fermes et nues de pensionnaires ont glissé sur les rampes de ses escaliers, au milieu des ris et des quolibets. Dans les tréfonds de la vallée des merveilles, quelque part sur la frontière transalpine, s’allonge dans une nature luxuriante une immense bâtisse : un internat pour jeunes filles reconverti en « maison du jouir », du nom de la dernière demeure de Gauguin. Là-bas, sur les rivages tahitiens, le peintre avait réinventé l’Arcadie des Anciens. Une terre de lait et de miel, fertile et frémissante, propice aux bacchanales effrénées et à la création, où les bergers chantent l’amour et sont heureux. Nul ne s’étonnera donc que dans le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam la « maison du jouir » soit tenue par un mentor charismatique, quoique bedonnant, du nom d’Arcady. Le phalanstère de Liberty House a choisi de vivre selon une seule règle : « omnia vincit amor », « l’amour triomphe de tout ». Ses sociétaires, tous au dernier degré de l’inadaptation sociale, y vivent en réfugiés à l’écart du monde, sans technologie ou presque, l’antispécisme chevillé au corps. Ils font tout en communauté – même l’amour. Farah y habite depuis ses six ans avec sa famille. Sa mère est électrosensible. Son père, illettré, et hyperémotif. Sa grand-mère naturiste, une lesbienne qui prône l’amour libre et collectionne les créatures les plus exquises. Or voilà, Farah est folle d’Arcady, à qui elle souhaite offrir sa virginité. Seul problème : à la puberté, elle ne rejoint pas « le gang des go ». Elle n’a pas le corps d’une fille, mais de plus en plus celui d’un garçon.

Arcadie n’est pourtant pas le roman d’une fillette qui devient un homme. Pas seulement. L’on ne peut que saluer la remarquable finesse avec laquelle l’auteure évite l’écueil trop fréquent d’un roman qui traite le queer comme sujet, et non comme personnage romanesque à part entière. L’aventure de Farah dans son corps inhabitable – c’est d’ailleurs l’une de ses propositions les plus audacieuses – n’est pas si remarquable en soi. Dans ses livres, il s’agit toujours et pour tous de réconcilier l’âme et le corps : l’on se souvient à cet égard d’Une fille de feu (POL, 2008) qui retraçait l’itinéraire d’une « grosse fille », et du très remarqué Si tout n’a pas péri avec mon innocence (POL, 2013, Prix Alexandre Vialatte et Prix du roman Ouest-France) où bec-de-lièvre et identité de genre floue compliquaient le dessin des corps.A Liberty House,les ex-junkies émaciés, les obèses morbides et les riches millionnaires invalides trouvent assez d’amour, entres deux orgies dans l’étang aux carpes koï, pour triompher de leurs carcasses épuisées. Ils découvrent alors le plaisir et la jouissance auxquelles, si l’on en croit Arcady, toute âme aspire – fût-ce à son corps défendant. Cette délicieuse utopie new age, qui n’est pas sans rappeler la « maison bleue adossée à la colline » de la chanson de Le Forestier, a pourtant le défaut d’enfermer ses participants dans un hédonisme sourd à la violence du monde extérieur. Un jour, un migrant débarque en pensionnaire clandestin à Liberty House. L’Éden arcadien saura-t-il s’ouvrir pour d’autres réfugiés ? L’amour libre triomphera-t-il de tout et même des frontières, en dépit des phobies de chacun ? Bayamack-Tam ne réinvesti l’Arcadie – terre sillonnée par Hésiode, Poussin, et Cézanne – que pour lui inventer une chute.  Révélée comme chimère, l’utopie fatalement périclite, dans un dernier soubresaut de plaisir.

Rassurons-nous : du plaisir, il en reste. La langue n’est pas la moindre des jouissances dans cette nouvelle Arcadie. Avec virtuosité, la romancière butine ses mots chez Mallarmé, Emily Dickinson, et même James Ellroy, le maître du polar. Elle explore le décalage entre les envolées élégiaques virgiliennes d’une Farah « interdite face à tant de beauté » et un argot prosaïque, mais tout aussi poétique dans sa brutalité rocailleuse. Son style enivrant a une folle puissance d’incarnation et fait jaillir, ici, les paons et les femmes alanguies de l’Arcadie de Gauguin, là, un paysage qui s’ébroue après l’orage « jusqu’à ce que le monde ne soit plus que prairies vaporeuses, écorces fumantes, sonnailles cliquetantes à l’encolure des bêtes, poudroiement radieux du soleil, pur bonheur d’être en vie et d’être jeune. » Fête à la beauté du monde et des hommes, même les plus décatis, le roman de Bayamack-Tam célèbre les noces de l’écriture et de la vie. C’est peut-être plutôt par-là que demeure, euphorique et vibrante, l’utopie arcadienne.

Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, P.O.L., 435 p., 19 euros

(Publié dans Le Monde du 30 août)