Vénus Khoury-Ghata. Amies de plume

Le monde gelé, comme un champ de pommes de terre. C’est l’image – la dernière – que la poétesse russe Marina Tsvétaïéva (1892-1941) emporte avec elle. Tout l’univers réduit au simple cadre d’une lucarne un peu sale à Elabouga, où, juchée sur une chaise, elle est sur le point de se pendre. Mais celle qui devient ici le personnage de Vénus Khoury-Ghata fait pourtant encore un tableau de cette ultime vision. Une dernière fois, elle y met toute la poésie du monde – fut-elle celle de l’agonie : « Une colline qui bleuit puis disparait le soir venu, un cyprès planté en bordure d’une route sinueuse qui ne mène nulle part et un champ que la fonte des neiges a transformé en océan de boue. ».
Amoureuse à tout va et bourgeoise sans le sou, Marina Tsvétaïéva déplaît dans la Russie devenue rouge. Ses exils successifs à Prague puis en France ne la sauvent pas : sa poésie anticonformiste n’est ni surréaliste, ni mallarméenne, et encore moins communiste. Elle publie peu, vivote de ses traductions et survit de la pitié de ses amants. Et pour finir, retourne en Russie, vivre – ou plutôt mourir – à Elabouga. C’est connaître un destin similaire à celui de son ami le poète Mandelstam, auquel Khoury-Ghata avait consacré un ouvrage en 2016 (Les derniers jours d’Ossip Mandelstam, Mercure de France) et qui fait dans ce roman quelques brèves et poignantes apparitions.
L’auteure aborde en lectrice avertie cette biographie romancée de Tsvétaïéva, dont l’œuvre connut une reconnaissance posthume en Russie comme en France. Butinant dans les quelques sept-cent cinquante pages de son journal, dans ses recueils et ses lettres, elle construit un portrait aigre-doux et sans concession de la poétesse russe. Sauf, peut-être, et en dépit d’un manifeste et considérable effort de documentation, au réalisme. A moins qu’il s’agisse là précisément de la plus juste et subtile manière de décrire celle dont cela n’était pas vraiment le fort. La si romanesque Marina, qui se rêvait en Messaline sans « en (avoir) ni le physique ni les moyens », vivait à tour de bras des amours imaginaires, se déclarait ou rompait dans des lettres enflammées sans bien souvent que l’objet de son désir n’ait seulement su qu’il avait été aimé.
En effet, ce n’est pas de la poésie mais de l’amour épistolaire que Tsvétaïéva avait fait le cœur de son existence. Un aspect parfois minoré par la critique, et qui a vraisemblablement conduit la biographe à choisir pour son portrait cette curieuse forme de lettre ouverte – l’on aurait d’ailleurs tort de croire, tant sa prose est irriguée par la poésie de sa consœur, que cet effort de correspondance est à sens unique.
D’abord, une kyrielle de suppositions jetées à l’aventure, puis d’assertions volontiers cavalières adressées comme poste restante à la poétesse : « Tu ne te pendrais pas si Boris Pasternack n’avait brutalement mis fin à une correspondance longue de cinq ans par une rencontre de cinq minutes dans le métro de Moscou. Si Rilke avait répondu à tes lettres enflammées, si tu n’avais pas épuisé la patience du jeune critique Bakhrakh, si ton éditeur berlinois Abraham Vichniak ne t’avait pas renvoyé tes lettres d’amours sans un mot d’explication. ». Autant de ruptures épistolaires et de fantasmes brisés qui la conduisent, entre autres déboires, à la lucarne d’Elabouga, et auxquels, comme pour en repousser le point final, se substitue ce superbe post-scriptum à la vie de Tsvétaïéva.

Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga, de Vénus Khoury-Ghata, Mercure de France, 208 p., 15, 50€.